Faut-il, peut-on, assigner des limites à la recherche scientifique et technologique ?

Question à l’étude 2012 - Congrès national de Sainte-Tulle (04)
samedi 7 juillet 2012
par  LP25.
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Nous avons reçu des contributions du Groupe de Saint Nazaire (44), de la Charente Maritime (17), de la Savoie (73), du groupe Victor Hugo de l’Hérault (34), Du groupe Gavroche-Ferrer d’Aix en Provence (13), et, individuellement, de Michel Le Normand (35) de Jean- Sébastien Pierre (35), et de Denis Collin via la commission Philosophie.
La contribution de la Savoie reprend un exposé de Michel Leblanc, praticien hospitalier honoraire, fait à Chambéry. Bien d’autres sont annoncées et attendues, ce n’est donc là qu’un premier bilan. Les contributeurs ont répondu clairement non à la première partie de la question (recherche scientifique) et de manière plus nuancée à la seconde (recherche technologique). Notons que la contribution de Denis Collin commence par un mauvais procès sur l’ambiguité de la question, due à une recopie incorrecte de cette dernière. Le libellé exact est bien "Faut-il, peut-on ?", et non "Faut-il, doit- on". Cela change tout à mon sens.
Rappelons en préambule notre déclaration de principe : La Libre Pensée se réclame de la Raison et de la Science. Nous avons toujours défendu la démarche scientifique et le développement de la recherche. Plus l’humanité connaîtra les lois de la nature, et mieux elle sera capable de maîtriser son destin.

Le refus de la limitation de la recherche scientifique n’est pas un refus de son encadrement légal. La recherche scientifique est évidemment soumise à la loi commune, issue du siècle des lumières. Stuart Mill est l’auteur de la formule fameuse : " La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres " et l’article 4 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 aout 1989 précise : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi."
Il est alors évident que la recherche scientifique, comme toute autre activité professionnelle, doit s’exercer dans le cadre de la sécurité publique, de l’hygiène et de la sécurité des travailleurs de la recherche. Ces limites n’en sont pas, elles ne font que traduire les règles nécessaires à l’exercice d’une activité qui peut revêtir des aspects dangereux : fuites chimiques, évasion de micro-organismes pathogènes, etc. Ce cadre réglementaire ne met en soi aucun tabou, aucun interdit, sur quelque pan de la connaissance que ce soit. Nos camarades de Saint-Nazaire en concluent : "il n’est sans doute nul besoin d’une limite supplémentaire dans les pays où existent des libertés démocratiques. En France par exemple, il semble acquis que la défense des libertés existantes devrait suffire pour empêcher les dérives éventuelles de la recherche scientifique, et qu’il n’est donc pas nécessaire de légiférer sur de telles limites, ou d’obliger les chercheurs à respecter une quelconque " charte éthique" limitant leurs investigations".

Mais les lois qui encadrent la recherche, devraient à la fois préserver la liberté la plus large d’investigation, nécessaire au développement de la connaissance, et les principes de la laïcité et de la république. Ce n’est pas le cas des lois sur la recherche en bioéthique, qui interdisent la recherche sur l’embryon humain et les cellules souches embryonnaires sur la stricte base des dogmes religieux. Le mot d’ordre invasif de l’"éthique" répercute essentiellement cette pression. L’éthique n’est autre que l’étude philosophique des principes de la morale, or, par déviation et perversion du terme, derrière la Bioéthique et la proposition insistante d’introduire l’éthique dans les sciences, c’est tout simplement une morale particulière. De fait, avec la structure subsidiaire des Comités Nationaux d’Ethique, ce sont les morales religieuses, particulièrement la catholique, qui imposent leurs vues oppressives et obscurantistes. Toutes les grandes religions tiennent la science en extrême défiance. Le dieu de la genèse intimait à Adam de "ne pas manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal".

Ce qui limite la recherche scientifique


La recherche scientifique se heurte à des limitations réelles, difficiles à énumérer toutes.
La plus importante est la négation pure et simple de son autonomie par les gouvernements soumis aux intérêts capitalistes. Seule devrait être financée la recherche correspondant à une "demande sociétale", terme commode derrière lequel se camouflent les intérêts financiers. Dans le monde entier, cela signifie un volant considérable de recherche technologique militaire et civile tournée vers la destruction et le profit. Bien loin de protéger leurs chercheurs contre la pression des grands groupes financiers, les grands organismes de recherche incitent maintenant les laboratoires à signer des contrats avec le privé. Le volume d’obtention des contrats devient un élément de dynamisme lors des évaluations. Les crédits dits "récurrents", c’est à dire attribués en bloc par les organismes pour le fonctionnement des laboratoires se réduisent, et les crédits contractuels sont en passe de devenir la règle. Un nombre effrayant de contre- réformes se sont abattues sur les Universités, l’INRA, et l’ensemble des grands organismes. Toutes sont inspirées par le "processus de Bologne" de l’Union Européenne qui vise à instaurer un marché du savoir. La Loi de Rénovation des Universités a initié un processus de privatisation de l’enseignement supérieur et de la recherche, tandis que la fragmentation du CNRS en instituts presque indépendants détruit son cadre national. Pour autant, on ne peut souscrire à la dénonciation de D. Collin selon laquelle "s’il s’agit de la recherche publique seuls les ignorants qui veulent le rester ignorent qu’elle est tombée depuis belle lurette sous la coupe de puissants intérêts financiers privés", parce que c’est tout simplement faux, aussi bien en France qu’à l’échelle internationale. En témoigne le succès - inattendu des pouvoirs publics - des ANR "blanches" (Appels d’offres sans contraintes de thème lancés par l’Agence Nationale pour la Recherche). Les pressions existent, la résistance du milieu scientifique aussi, y compris aux Etats Unis où G.W.Bush déplorait que la recherche privatisée peinait à atteindre 30% des budgets alors que son objectif était de 70%.

Le mythe commode de la technoscience


D. Collin pose le problème de ce que les épistémologues post-modernes appellent la "technoscience". Il en dit ceci : "Le langage courant utilise abondamment le syntagme " scientifique et technique" ; quand on veut parler de manière plus critique, on parle de " technoscience ". Bref il serait devenu impossible de séparer science et technique. C’est si vrai que les " semaines de la science " et autres démonstrations de ce genre à destination des jeunes publics n’exposent généralement que des objets techniques en lieu et place de la science qui ne peut pas donner lieu à des démonstrations très spectaculaires : faire visiter un accélérateur de particules n’est pas très facile ni, de toutes façons, très parlant pour le quidam ! Quant aux travaux des mathématiciens, ils ne trouvent pas de place dans la " société du spectacle ". Il ajoute, plus loin, " Il reste que la confusion science/technique pour explicable qu’elle soit ne s’impose pas nécessairement comme une vérité intangible. Ce qu’on attend d’une théorie scientifique, c’est qu’elle soit vraie, alors que ce que l’on attend d’une technique, c’est qu’elle soit utile !". Le problème est bien posé. Il n’empêche que, même si le problème remonte à Descartes et Leibnitz, on constate que la recherche s’est imposée comme abstraite de l’utilité immédiate, et que cette abstraction a permis les découvertes les plus marquantes des deux siècles précédents. Les découvertes fondamentales ont un caractère imprévu, non pilotable, qui a été relevé par plusieurs contributions.

Il n’empêche que le concept de la technoscience sert d’alibi commode à certains idéologues pour rejeter la responsabilité des applications néfastes de la technologie sur la recherche scientifique elle même. Peu importe que les chercheurs ne soient pratiquement jamais présents dans les cercles de décision ni de production, ni de commercialisation des technologies. Bien vains et surtout bien culpabilisants apparaissent les attendus du "serment éthique" proposé par G.E. Séralini et quelques autres aux doctorants en sciences de la vie : "Je veillerai à ce que mes découvertes ne soient pas utilisées à des fins néfastes à l’humanité". On peut mettre ses auteurs au défi de montrer comment cela serait possible. Contrairement aux avancées technologiques.

Sur un mot d’ordre de l’ONG ATTAC : "La science doit entrer en démocratie".


Le mot d’ordre insinue d’abord que la science n’est pas démocratique. C’est un non-sens. La recherche scientifique est une activité sociale, elle n’est ni démocratique ni anti-démocratique. Elle s’exerce dans un cadre social déterminé qui est celui du monde capitaliste, rebaptisé pudiquement "économie de marché". Ce qu’entend ATTAC, c’est que la décision de mener des recherches dans un domaine donné devrait être discutée dans un "cadre citoyen" pour répondre à une demande sociale qui soit celle du plus grand nombre. Malheureusement, seuls les scientifiques sont à même de déterminer les voies de recherche fécondes. Le mot d’ordre creux d’"entrée en démocratie" ne représente rien d’autre qu’une volonté de plus de mettre la recherche sous tutelle, sous contrôle, c’est à dire de l’impuissanter vertueusement. Ce n’est pas sans évoquer les thèses de Lyssenko, dans les années 1950 dans l’ex Union Soviétique, qui professait qu’il existait une science bourgeoise et une science prolétarienne. A cela, on ne peut qu’opposer la liberté de la recherche, avec pour seules restrictions les exigences de sécurité et de respect des individus que nous avons évoquées dans le premier paragraphe.

La recherche


Les premières contributions reçues sont plus divisées sur ce sujet. Trois questions ont été soulevées : la recherche militaire, le génie génétique, et les retombées d’une recherche sur l’embryon humain.
Un accord général se dessine sur la recherche militaire. Productrice de moyens de destruction, elle n’est pas légitime. On remarquera d’ailleurs à quel point cette activité est discrète et peu médiatisée. Il semble d’ailleurs que l’Eglise catholique n’y trouve rien à redire, et depuis longtemps lorsqu’on voit son agitation contre la recherche sur l’embryon humain et son silence sur la bombe à neutrons, le laser mégajoule ou les explosifs thermobariques.

Sur le génie génétique, les avis continuent à diverger sur le chapitre des OGM. Le sujet est suffisamment polémique pour attendre un plus grand nombre de contributions et développer le débat librement. La recherche sur la transgénèse est actuellement essentielle dans les laboratoires, de manière à fabriquer un grand nombre d’organismes génétiquement modifiés destinés à comprendre l’expression des gènes dans les individus. Nombre d’espèces sont ainsi utilisées : souris, drosophiles, nématodes, végétaux, en particulier à travers la petite crucifère modèle Arabidopsis. Le volet technologique consiste à construire des plantes modifiées cultivables. Les firmes qui les commercialisent, comme Monsanto, sont évidemment loin de la philanthropie. Elles cherchent à s’assurer des profits et des marchés captifs. Les brevets à l’américaine qui accompagnent ces productions sont totalement abusifs et menacent la liberté des agriculteurs. Problème scientifique, ou problème juridique ? Pour autant, faut-il renoncer à une accélération notable de la sélection variétale ? Le saccage des essais de l’INRA ? du CIRAD, la destruction de parcelles d’agriculteurs serait-elle justifiée ?

Quant à la recherche sur l’embryon humain, le blocage clérical est unanimement dénoncé. Pour autant, certains s’interrogent sur les possibles conséquences d’ordre eugéniste de ces recherches. Lors des colloques que nous avons tenus à Paris, à Marseille et à Barcelone, nous avons pu entendre les spécialistes de l’embryologie et de la génétique humaine montrer la nocivité de cette interdiction pour la connaissance de l’embryon lui même et la prévention des maladies génétiques, sans parler de la question essentielle des cellules souches. Agiter le spectre de l’eugénisme ou du "meilleur des mondes" relève de la théorie de la pente glissante. Possibilité n’est en rien obligation, et l’autorisation de telle ou telle pratique biomédicale relève de l’élaboration de la loi. En attendant, la France vit sous une des lois de bioéthique les plus rétrogrades du monde, parmi les nations qui ont décidé de s’en doter, et il est tout à fait clair que cela reflète une pression inacceptable de l’église catholique.

Le débat continue.

Guide pour les contributions.
1. Qu’entends-on par limites ?
a. Limites légales : expériences interdites
i. Dangereuses
ii. Cruelles
iii. Comment doit-on élaborer la loi, quels sont ses principes.
b. Limites « éthiques »
i. Quelle éthique ?
ii. Ethique et déontologie. Recherche médicale, lois de « bioéthique »
iii. Où est la laïcité dans ce domaine ?
iv. « Science sans conscience » disait Rabelais, mais la mise en garde a-t-elle un sens ?
v. Prévoir les utilisations de la science : Est-ce possible ?
2. Recherche purement scientifique : peut-on limiter la recherche de la connaissance ?
a. Le poids des dogmes : tu ne toucheras point à l’arbre de la connaissance…
b. Qui peut mettre des interdits a priori ?
c. Le « pas rentable ». Le « pilotage » de la science.
d. La soumission à la « demande sociale ». Demande de qui ?
3. Des limites bien réelles
a. Contre-réformes permanentes en France et dans le monde
b. L’europe et la charte européenne du chercheur
c. Le fonctionnement par appels d’offre : ANR, PCRD, NZF (USA)
4. La recherche technologique
a. Limiter, interdire des technologies ?
i. Prévention, santé publique, sécurité
ii. Le « principe de précaution »
iii. Y-a-t-il des techniques perverses par nature (nucléaire, biotechnologies, nanotechnologies, recherche sur l’embryon)
iv. Medias et « lanceurs d’alertes »
b. Pas de limite à la recherche militaire, pas de limite à la barbarie.
i. Les appels d’offre militaires : présentés comme les autres
ii. Une recherche de moyens de destruction
iii. Où est la défense nationale, la défense républicaine.
5. Sur quelques mots d’ordre apparemment vertueux
a. ATTAC : « il faut que la science entre en démocratie »
b. L’origine post-moderne de la proposition : Bruno Latour, Isabelle Stengers
6. Négation du caractère matérialiste de la Science : des limites à la raison
a. La science : une « connaissance parmi d’autres » (magie, astrologie, religion,…)
b. Suppression de toute référence au réel : Kuhn, Feyerabend, Michel Serre
c. Les nouveaux obscurantismes : créationnisme, intelligent design, …
7. La résistance : comment promouvoir l’esprit et la méthode scientifique