Défense du Père Noël laïque et populaire

dimanche 4 janvier 2015
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Défense du Père Noël laïque et populaire

« Ne parlez pas du Père Noël, car le Père Noël est une invention dont se servent les habiles pour enlever tout caractère religieux à la fête de Noël » Cardinal Saliège, archevêque de Toulouse La polémique sur les crèches installées dans des lieux publiques induit un débat sur le caractère religieux ou non d’autres symboles des fêtes de Noël. La relecture de l’abondante documentation ethnographique rassemblée par les folkloristes depuis le 19ième siècle incite à faire de nettes distinctions entre ce qui relève d’une création populaire autonome et ce qui a été imposé par les églises chrétiennes. Une méconnaissance du dossier de la genèse et de la popularité du mythe du Père Noël conduit parfois à véhiculer, au nom de la Libre-Pensée, des croyances très catholiques ! Car l’idée que ce mythe populaire ait pour « origine unique » l’hagiographie de Saint-Nicolas, évêque de Myre et patron des pédo-philes au sens étymologique, est précisément une croyance relayée par l’encyclopédie catholique Théo. Il paraît plus rationnel, scientifique et critique, et par-là libre-penseur, de s’interroger sur la qualité des sources historiques et surtout ethnographiques qui permettent d’établir les faits, mais aussi de s’interroger, dans une perspective rigoureusement sémiologique, sur le sens véhiculé par ce mythe, avant d’asserter son caractère « religieux ». La masse documentaire la plus complète et authentique est celle du manuel de folklore de Van Gennep, réédité chez Laffont dans la collection Bouquins en quatre volumes. Ce savant résumait ainsi l’examen des faits concernant Saint-Nicolas : « Ils suffisent, du moins, à interdire de voir dans l’évêque de Myre le prototype du Père Noël (…). Des similitudes morphologiques et fonctionnelles ne prouvent pas nécessairement des emprunts » [cf. p. 2412]. De fait, il a existé de nombreuses et diverses « personnifications » des passages entre les saisons, périodes transitoires si importantes pour rythmer l’année agricole d’un peuple longtemps rural. Vouloir associer une origine précise à un motif mythologique relève aussi de la croyance, car la plupart des productions culturelles de l’humanité procèdent généralement de mélanges et d’échanges. Et quand bien même certains récits très « historiques » nous content l’histoire de ce pasteur étatsunien, qui aurait créé le personnage du Père Noël pour ses petits enfants, ils ne nous disent rien de l’intertexte et de l’imaginaire dans lequel il a baigné, même inconsciemment. Car rien, dans les éventuelles sources chrétiennes qui sont mobilisées pour tenter d’expliquer « l’origine » du Père Noël, n’explique sa résidence nordique ni sa prodigalité très matérialiste. Pas plus qu’aucune parabole évangélique n’explique la popularité du rite de la bûche de Noël dans les foyers jusqu’au début du 20ième siècle, alors même que le feu est si dévalorisé dans la tradition biblique (la géhenne de l’Enfer). Et c’est encore une « croyance », que de penser que l’on peut résoudre ce type de problème par le recours à une Histoire qui, fut-elle érudite, traite de faits difficilement vérifiables et nous renvoie souvent, en matière d’origine, à l’histoire de la poule et de l’œuf. Accorder une crédibilité historique à l’hagiographie (les histoires légendaires des saints), c’est encore véhiculer une croyance chrétienne. Le sémiologue qui sait qu’un système cohérent n’est observable qu’en synchronie, va d’abord observer les jeux d’oppositions et associations qui signalent le processus différentiel à l’œuvre dans chaque production de sens, donc de discours et/ou de récit. Processus différentiel désormais testable par des expériences neurophysiologiques (cf. les observations électro-encéphalo-graphiques de David Piotrowsky). Ainsi nous pouvons observer que la plupart des personnifications de Noël, dont nos Mères Noël jurassiennes que sont la Tante Arie, la Dame Berthe et les Fées de Noël, quant elles ne viennent pas du Grand Nord, surgissent toutes d’une grotte obscure et frileuse. Alors qu’elles pourraient faire peur, elles sont débonnaires, comme tous les ancêtres du Père Noël qui étaient « bons-hommes », ainsi le Bonhomme Noël. De plus elles prodiguent leurs cadeaux sans discrimination. Dans les traditions et plusieurs langues européennes, il y a une analogie entre Minuit et la période annuelle du solstice d’hiver qui est comme la mi-nuit de l’année. Et par opposition à l’assimilation Midi = Sud, il y a un Minuit = Nord, d’ailleurs toujours actif dans les dialectes bretons. Il n’y a donc pas besoin de chercher l’origine de l’habitat nordique du Père Noël ailleurs que dans ce jeu d’oppositions et d’associations concrètes et métaphoriques : en tant qu’il surgit du milieu de la nuit hivernale, il vient nécessairement du grand nord ou, tout au moins, d’un lieu froid et obscur. Exit l’origine religieuse : le système de valeurs d’une population agricole se suffit à lui-même comme source de création autonome. Le fait que les traditions populaires, c’est-à-dire créées et admises par le peuple, n’aient pas diabolisé ce qui pouvait sortir du froid et de l’obscurité en dit long sur un système non-dualiste capable de valoriser toutes les saisons, tous les moments de l’année et de la vie, sans porter de jugement négatif sur le monde d’ici à partir de présupposés métaphysiques. Inversement, Saint-Nicolas a besoin de son Père Fouettard, manifestant clairement son système de valeur manichéen absent de la pensée populaire. Van Gennep avait même émis à propos de ce couple dualiste, et en cela très chrétien, l’hypothèse d’une « influence pédagogique des Jésuites ou de quelque autre ordre d’enseignement utilisant les corrections corporelles » [Van Gennep, Op.cit. p. 2411]. Au demeurant, le merveilleux des contes et rites folkloriques n’implique pas une croyance dogmatique de la part des adultes. Le cheminement effectué par les enfants pour dépasser la croyance dans le Père Noël est lié à leur acquisition de la raison. En ce sens, le merveilleux du mythe n’est pas fait pour croire, mais pour s’interroger sur le réel : il a une valeur pédagogique. C’est l’émerveillement même qui a pour vertu d’induire le questionnement, précisément parce que le merveilleux est « incroyable ». Sauf lorsqu’il est soutenu et imposé par une autorité abusive utilisant la peur. Prêter aux primitifs une croyance littérale en leurs mythes, c’est une forme de racisme liée au sentiment de supériorité des dogmes missionnaires et, par un ironique paradoxe, au transfert du modèle de la foi des deux monothéismes conquérants. Par ailleurs, le Père Noël a à nos yeux une autre vertu : Van Gennep rappelle que ce fait de « folklore naissant » s’est répandu en même temps que l’Arbre de Noël, avec le soutien de comités populaires organisant des distributions de cadeaux pour les enfants d’ouvriers, en dehors de toute influence religieuse. En ce sens, le Père Noël est bien, et avant tout, le concurrent laïc du petit Jésus. Il est notoire que ceux qui le brulaient devant l’église Saint-Bénigne de Dijon, le 25 décembre 1951, suivaient les vitupérations de quelques évêques qui savaient parfaitement qui ils combattaient. Ainsi le cardinal Saliège, archevêque de Toulouse : « Ne parlez pas du Père Noël, car le Père Noël est une invention dont se servent les habiles pour enlever tout caractère religieux à la fête de Noël » [Van Gennep, Op.cit. p. 2416]. Rappelons que l’argument du costume inspiré par une publicité de Coca-Cola, même s’il est bien réel, n’enlève rien au sens profond du mythe, mais relève d’un discours de diabolisation analogue à celui utilisé par les chrétiens pour combattre le succès populaire de la fête d’Halloween : sous couvert de dénonciation du consumérisme à l’américaine, on tente de dénigrer le matérialisme supposé « néfaste » de ces coutumes non-religieuses. En fait le peuple se fiche de l’origine du costume du Père Noël, ce qui compte c’est son caractère joyeux et chaleureux. Quant aux arbres de Noël, il est certain que, dans un contexte limité à certains cantons alsaciens, ils ont eu une interprétation par le thème de l’Arbre de Vie chrétien. Mais, outre que l’arbre du paradis biblique est plus probablement un figuier qu’un pommier, il y a trop d’arbres symboliques dans la tradition populaire pour que le Sapin de Noël en soit isolé. Il relève d’un paradigme rural déclinant un type d’arbre à chaque passage saisonnier (arbre à pommes de l’automne, arbre à feuilles du Mai, etc.) et symbolisant le cycle annuel et ses étapes. De plus il forme un syntagme dans la très ancienne triade gui – houx – sapin, qui sert depuis longtemps à décorer les maisons pendant le cycle des Douze Jours (du 25 décembre au 6 janvier). D’ailleurs, s’il y a une relative certitude historique, c’est que l’arbre de Noël a remplacé le rite de la bûche de Noël lorsque les poêles et foyers fermés se sont généralisés [Van Gennep, Op.cit. p. 2462]. Sensiblement à la même époque (1850-1950), avec ou sans influence américaine, le Père Noël n’a fait que prendre le relais de nombreuses personnifications plus ou moins anciennes, bien attestées dans les folklores européens. Livrons une dernière considération plus strictement linguistique : le figement phonétique du mot « Noël » à partir du très chrétien « dies natalis » prouve à lui seul que le langage populaire a très tôt vidé ce terme de sa valeur sémantique religieuse. Un peu comme il a tiré l’adjectif « crétin » du substantif « chrétien », montrant par-là que l’apologie de la crédulité, celle du « heureux les simples d’esprit », n’appartient pas à son système de valeur. Le peuple a toujours préféré les malins, comme le Petit Poucet, aux crétins-crédules. Et pour Noël, il a bien plus valorisé la paix, la prospérité et la bonhommie, que la vie éternelle et la transcendance du salut. Dans le même ordre d’idées nous pourrions démontrer que la Galette des Rois, ainsi que les rites de la Fève qui bouclent le cycle des Douze Jours, n’a rien à voir avec l’Epiphanie, et que l’assimilation aux Rois Mages est une manipulation assez récente, analogue à cette tentative de récupération du Père Noël laïque et populaire par un Saint-Nicolas plus orthodoxe. Les traditions païennes, fussent-elles assimilables pour une part seulement aux religions antiques, n’impliquent pas nécessairement l’adhésion à des dogmes métaphysiques ni à des morales manichéennes. Elles ne sont que la production plurisémiotique et polysémique des cultures populaires rurales (paganus = péquenots !) si méprisées par les élites chrétiennes – catholiques et protestantes – qui, n’en venant à bout, entreprirent de les exterminer par des chasses aux sorcières et des missions au cours du 16ième siècle. La liberté de pensée et la Libre-Pensée impliquent une exigence scientifique. Alors évitons de répandre « sans le savoir » les croyances chrétiennes, ou leur « haine de la vie en ce monde » [évangile Jean, XII-25]. Vie terrestre que magnifient au contraire les traditions du peuple, créations autonomes, gratuites et généreuses. Car le Père Noël n’est pas charitable, il est prodigue, ce n’est pas le même système de valeur. Vive le Père Noël laïque et populaire ! A bas la calotte des pères Fouettard !


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